« Extraordinaire », au sens premier du terme. C’est ainsi que la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a qualifié la situation, hier, lors d’un déplacement en Gironde. Ce sont 77 départements de métropole qui sont en vigilance rouge, orange ou jaune pour les crues, ce que la ministre a qualifié de « jamais vu ». Le caractère exceptionnel de la situation tient également à la durée de la période de crues (31 jours d’affilée) et à l’extrême saturation des sols, qui atteint un niveau qui n’avait, d’après la ministre, pas été atteint « depuis 1959 ».
Il suffit de se référer au site Vigicrues pour mesurer la gravité de la situation : le site indique que tout le territoire est en situation de risque. À l’exception d’un petit quart sud-est, toutes les régions sont menacées par la montée des eaux. Quatre tronçons sont en vigilance rouge (risque de crue majeure), 17 en vigilance orange (risque de crue génératrice de débordements importants) et 125 en vigilance jaune (risque de crue génératrice de débordements). Si les vigilances rouge et orange concernent exclusivement l’ouest du pays (Garonne en aval d’Agen, Loire, Vienne et affluents du Maine), la vigilance jaune touche presque tout le reste du pays.
Vigicrues alerte sur le fait que de nouvelles pluies, abondantes, vont toucher l’ouest du pays aujourd’hui et demain, notamment sur des régions où les crues sont déjà « majeures » (Garonne marmandaise et girondine, basses vallées angevines et Loire saumuroise). Cette situation est aggravée par des coefficients de marée particulièrement élevés qui pourraient provoquer d’importants débordements lors de la pleine mer de mercredi matin. Les experts prévoient « des inondations très importantes possibles y compris dans les zones rarement inondées », des conditions de circulation qui vont devenir « extrêmement difficiles sur l’ensemble du réseau routier et ferroviaire » et « des coupures d’électricité plus ou moins longues ».
Autrement dit, la situation va s’aggraver, alors que plusieurs départements, notamment la Gironde et le Lot-et-Garonne, sont déjà sous l’eau depuis plusieurs jours, et qu’après la tempête Nils du jeudi 12 février, certaines communes n’ont toujours ni électricité ni téléphonie mobile. La situation est particulièrement critique dans un certain nombre de communes où, en plus de la coupure des réseaux, l’accès n’est désormais plus possible autrement que par bateau.
Ce matin, trois départements sont entièrement placés par Météo France en alerte rouge pour crues et inondations (Gironde, Lot-et-Garonne et Maine-et-Loire), et 11 placés en alerte orange (la Charente, la Charente-Maritime, la Corrèze, la Dordogne, l’Ille-et-Vilaine, l’Indre-et-Loire, les Landes, la Loire-Atlantique, la Sarthe, le Tarn-et-Garonne et la Vendée). Une « crue majeure » est attendue à Angers cet après-midi, qui devrait connaître un niveau « jamais atteint depuis 25 ans », a alerté ce matin le maire Christophe Béchu.
Dans le sud-ouest et dans le Maine-et-Loire, les digues sont scrutées avec angoisse par les élus et les habitants. Pendant le week-end dernier, plusieurs digues ont cédé, comme à Aiguillon et à Port-Sainte-Marie (Lot-et-Garonne), où des centaines d’hectares ont été noyés en quelques minutes par « un véritable geyser », rapportent les témoins dans les médias. Ces témoignages sont glaçants : à Aiguillon, la digue qui protège la ville de la Garonne a cédé sur 50 mètres, noyant une plaine de 6 km sous les eaux et provoquant, dans la commune, une montée des eaux de trois mètres en une heure.
Cette situation exceptionnelle – il pourrait s’agir, en Gironde, d’une crue centennale – fait resurgir le débat sur l’entretien des digues, dont l’État s’est défaussé sur les communes et les intercommunalités. De nombreux élus, ces deux derniers jours, ont vivement critiqué le « désengagement de l’État ».
La ministre Monique Barbut, confrontée à ces critiques lors de son déplacement en Gironde, a sèchement rejeté la faute sur les maires – ce qui prouve que dans ce domaine au moins, le métier de ministre s’apprend vite. « Les collectivités ont maintenant la charge de l'entretien des digues de la Garonne. Mais dans le même temps on les a autorisés à lever une taxe pour pouvoir la financer, a répondu la ministre. Cette taxe [Gemapi] existe, mais ce que l’on sait, c’est qu’aujourd’hui beaucoup de collectivités ne l’utilisent pas au maximum ». Autrement dit, cette membre d’un gouvernement qui martèle matin, midi et soir que son credo est de ne pas augmenter les impôts, reproche aux maires de ne pas l’avoir fait à sa place, et rejette sur eux la responsabilité des dégâts. Il est peu probable que les maires apprécient cette sortie.
Ces inondations mettent en lumière les conséquences d'une lente évolution délétère : un désengagement de l’État non souhaité par les élus sur une politique de sécurité publique nationale, les conditions problématiques du transfert des digues domaniales et l’héritage d’ouvrages en mauvais état en 2024, un financement par la taxe Gemapi inadapté et insuffisant – même au taux maximum … Il est à espérer que cette crise conduise, à l'avenir, à repenser les dispositifs de financement, cette fois dans une logique de solidarité à l'échelle nationale.
La reproduction partielle ou totale, par toute personne physique ou morale et sur tout support, des documents et informations mis en ligne sur ce site sans autorisation préalable de l'AMF et mention de leur origine, leur date et leur(s) auteur(s) est strictement interdite et sera susceptible de faire l'objet de poursuites.