Pour le président de la communauté d’agglomération de Dieppe-Maritime (Seine-Maritime), l’intercommunalité n’a pas à voler la vedette aux communes, mais à prouver son utilité dans le quotidien des habitants. Sébastien Jumel défend une interco « grand angle », concrète et détechnocratisée, au service de la santé, du logement, des mobilités ou du développement du territoire. Dans son territoire, il cite notamment le centre intercommunal de santé et le médicobus comme preuves tangibles d’une action publique capable de répondre aux urgences locales. S’il juge le fléchage actuel suffisant pour désigner les élus intercommunaux, il met en garde contre tout affaiblissement de la commune. Et plaide pour plus de dialogue, de collégialité et d’association des conseillers municipaux afin de mieux faire comprendre l’action des EPCI.
Quelle a été, selon vous, la place de l’intercommunalité dans la dernière campagne municipale ?
Les questions purement institutionnelles, le mécano, le millefeuille, ça n’intéresse pas les électeurs qui ne retrouvent pas forcément leurs petits dans la répartition des compétences. Le sujet dans une campagne électorale, c’est les actions concrètes des collectivités : sont-elles utiles à la vie des habitants ? y-a-t-il assez de bus ? avec des arrêts bien positionnés et des horaires adaptés ? Au-delà de l’exemple des transports, on peut faire de même avec d’autres champs d’action de l’intercommunalité, à l’image de l’eau dans les secteurs ruraux : est-ce qu’elle produit une eau du robinet de qualité qu’on peut donner à boire à ses enfants ? comment faire pour que le prix ne dérape pas ?... La santé, le logement, le développement économique sont également au cœur des préoccupations des citoyens.
Si on va sur le fond, c’est-à-dire sur le faire et sur l’agir, on mesure que les intercommunalités – ou du moins certaines d’entre elles – ont été au cœur des élections municipales, de manière implicite ou de manière explicite. Le curseur dépend de la volonté des élus. Certains s’accommodent bien d’un bateau intercommunal piloté quasi-exclusivement par leurs services, d’autant plus que de nombreux sujets impliquent une approche très technique. D’autres non car ils font de la politique et c’est pour ça qu’ils sont là.
A Dieppe-Maritime, cette campagne a-t-elle été l’occasion d’expliquer ce que fait l’agglomération, notamment avec le centre intercommunal de santé ?
Très clairement, chez nous, la campagne a été l’occasion de montrer ce que fait l’agglo. De rappeler, par exemple, en matière de santé, où l’on en était il y a six ans, avec un désert médical qui galopait, et de très nombreux habitants sur le carreau en matière d’accès aux soins à cause des carences de la politique de santé nationale. Il s’est agi de montrer concrètement les progrès très significatifs, réalisés depuis cette époque, avec la création de notre centre de santé intercommunal, ses onze médecins salariés et des infirmières « Asalée ». Avec aussi la mise en place d’un médicobus nous ayant permis de remettre en place des consultations dans certaines spécialités qui n’étaient plus proposées localement à cause des problèmes de démographie médicale.
Notre centre de santé intercommunal, c’est près de 20 000 consultations annuelles, le médicobus sur l’agglo en atteint lui 5000. Bien sûr, on ne prétend pas avoir tout réglé, nous allons continuer à renforcer le dispositif, mais je me souviens qu’il y a quelques années, beaucoup regardait ce projet avec scepticisme.
Y a-t-il eu une campagne commune entre la ville de Dieppe et l’agglo ?
Avec le maire de Dieppe, nous avons revendiqué et mis fortement en avant le fait que le territoire avance mieux quand le maire de la ville centre et son équipe et le président de l’agglomération sont alignés et travaillent main dans la main, en étant d’accord sur l’essentiel. Si les habitants ne sont pas des spécialistes du bloc communal et de la répartition des compétences en son sein, ils connaissent leurs élus et savent lesquels mouillent le maillot pour la santé, le développement du territoire, le logement, l’intégration réussie du projet EPR2... Ils font la différence entre les « diseux » et les « faiseux ».
J’ai toujours considéré qu’un élu devait s’intéresser à tous les sujets de son territoire faisant la vie des habitants qu’il représente et ne pas se retrancher derrière une liste de sujets pour dire : « ça, c’est pas moi, c’est l’autre » quand un problème se présente. Quand vous défendez une ligne de train, une infrastructure de territoire, peu importe le mandat que vous exercez. C’est ce que nous faisons au quotidien avec le maire de Dieppe, et nous avons continué de le faire durant la campagne.
La politique souffre de n’être plus suffisamment perçue comme utile. Nous avons tout fait dans ce moment démocratique important pour convaincre du contraire. Ce qui fait la sève de l’engagement politique, c’est l’utilité aux habitants. Si on n’a pas ce moteur d’engagement, il vaut mieux rester chez soi !
Quel bilan dressez-vous du 3e tour des municipales sur le renouvellement des exécutifs intercommunaux ?
Je ne peux évidemment pas faire de généralités. Si je parle pour ma « paroisse », je constate que ça a été très fluide. Il y a plusieurs nouveaux maires. Nous avons pris le temps de nous voir, d’échanger avant de construire l’exécutif intercommunal. Les maires du territoire savent que je les respecte comme leurs communes. L’essentiel comme souvent réside dans le dialogue. Nous avons une gouvernance apaisée.
Certains plaident pour « un véritable 3e tour démocratique » pour choisir l’exécutif intercommunal dans des conditions plus lisibles. Qu’en pensez-vous ?
Les intercommunalités doivent faire leur place dans le paysage. Elles sont jeunes par rapport à la commune ou au département qui structurent l’histoire de la République, et ont encore besoin de démontrer leur utilité et leur complémentarité avec les communes. Elles sont là pour avoir une vision « grand angle » et pour accompagner les communes.
Je suis foncièrement attaché à la commune comme échelon de base de la démocratie vivante et de la République. Je ne pense pas qu’il faille brouiller les élections municipales, le fléchage actuel me paraît suffisant. Il ne faut pas affaiblir la légitimité et l’incarnation des communes mais, au contraire, les consolider. Chaque liste municipale qui a vocation, en se présentant au suffrage communal, à devenir potentiellement une équipe municipale peut débattre et décider de ses futurs représentants.
Derrière ce débat, avez-vous une inquiétude sur le devenir de la commune ?
En effet, je me méfie de ceux qui à terme, en grignotant la commune petit bout par petit bout, voudrait sans le dire ouvertement organiser son transfert vers les intercommunalités. C’est le schéma libéral : des grandes régions technocratiques loin des yeux, loin du cœur des citoyens qui ne répondent de rien ou de pas grand-chose avec des élus dans leur tour métropolitaine ; la fin des départements et l’affaiblissement des communes. On n’a rien à gagner à cela, c’est le chemin par lequel on éloigne les services publics et on les technocratise. C’est une voie de garage. Ce n’est pas ainsi que l’on réconciliera la République avec elle-même, que l’on rapprochera les habitants de leurs représentants.
Comment peut-on améliorer la gouvernance interne des intercommunalités ?
Il n’y a pas de recette magique : le dialogue, une vraie conférence des maires où l’on débat, une collégialité sincère, des vice-présidents associés qui prennent leurs responsabilités, le respect des communes…
Si on est d’accord sur le fait que l’intercommunalité est là pour aider et accompagner les communes, sans se mêler de ce qui ne la regarde pas, les rapports entre les communes et l’EPCI se passent alors bien. L’interco prend en charge les sujets que les communes seules n’ont pas vocation à traiter parce que, par nature, ils dépassent les frontières communales et concernent le bassin de vie.
Et comment faire pour améliorer leur fonctionnement ?
Je l’ai dit avant, l’intercommunalité reste encore jeune. Il y a des marges de progression pour améliorer son fonctionnement. Mieux associer les conseillers municipaux constitue une vraie bonne piste de travail pour mieux partager les enjeux intercommunaux. Nous travaillons là-dessus. L’autre enjeu important que j’identifie est de détechnocratiser l’intercommunalité. Même s’il est vrai que les sujets sont techniques, les EPCI ont encore du chemin à faire pour expliquer ce qu’elles font aux habitants.
Propos recueillis par Pierre Plessis
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