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Métropolisation et fracture territoriale : la coopération, seule voie d'équilibre

Le phénomène de la métropolisation aggrave-t-il la fracture territoriale ? Peut-être, mais pas là où on le pense. Autour de ce sujet vaste et interdisciplinaire, sont intervenus Denis Dessus, président du Conseil national de l’Ordre des architectes, Valérie Jousseaume, géographe, enseignante à l’Université de Nantes, Jacques Lévy, géographe, directeur de la chaire Intelligence spatiale à l’Université polytechnique Hauts-de-France, et Pierre Veltz, ingénieur, sociologue et économiste. 
Entre 2012 et 2016, 22 métropoles ont été créées en France métropolitaine, avec la promesse d’un « ruissellement » économique en faveur des territoires environnants. Mais la crise et les nouvelles aspirations des Français rebattent les cartes : la forme métropolitaine ne semble plus avoir la cote, et la revanche territoriale des défenseurs du localisme pourrait bien avoir lieu. Pour autant, la « guerre froide » entre métropoles et territoires ruraux, évoquée par la ministre de la Cohésion des territoires Jacqueline Gourault, ne semble pas inéluctable. À condition de changer de point de vue et de sortir des idées reçues. 

Pauvreté métropolitaine

Pour le géographe Jacques Lévy, la fracture territoriale est ailleurs : les plus fortes inégalités se trouvent au sein même des métropoles. En termes de revenu moyen par habitant, les campagnes ne sont pas les plus pauvres, si l’on tient compte du prix du sol, très élevé dans les grandes métropoles. Ainsi, le revenu moyen par habitant en France se situe autour de 22 000 euros, contre 18 000 euros en Île-de-France. C’est sur la productivité que les grandes villes prennent le dessus sur les campagnes, puisqu’en concentrant 36 % de la population, elles produisent 50 % du PIB. De même que les centres-villes des petites ou moyennes villes sont les plus pauvres. 
Même constat pour Pierre Veltz : les blocs métropolitains comme périphériques ne sont pas homogènes. Si cinq métropoles (Paris, Nantes, Toulouse, Bordeaux, Lyon) sont bien au-dessus de la moyenne de croissance nationale, l’essentiel de la pauvreté se concentre dans les métropoles, où les inégalités sont les plus criantes. Ce sont d’ailleurs « les plus inquiétantes », estime Pierre Veltz ; or aucun indicateur n’existe pour les mesurer. En France, il existe également « un patchwork de zones avec un développement remarquable en dehors des métropoles », relève-t-il, de même que des pôles de croissance importants se situent dans des zones en difficulté. 

Droit au village

Pour Valérie Jousseaume, qui vient de sortir un ouvrage baptisé « Plouc Pride - Un nouveau récit pour les campagnes », aux éditions de l’Aube, un « renversement des imaginaires » est en cours. Avec la révolution numérique et la crise, les aspirations changent : le « désir résidentiel », la recherche de qualité du cadre de vie, et la fin d’une conception de la modernité rimant avec « précarité » et « société de la jetabilité », font naître un « droit au village ». « Pour parler du territoire, il faut donc sortir des cadres mentaux de la modernité ». 
Sur ce point, Denis Dessus, président du conseil national de l’Ordre des architectes, semble rejoindre la géographe. « Le modernisme des Trente Glorieuses a permis une augmentation du niveau de vie et de l’espérance de vie, sa démarche productiviste a durablement pollué les sols, l’eau et l’air. Jusqu’à nous précipiter dans l’Anthropocène, cette destruction du vivant ». Un phénomène connu : une espèce longtemps régulée par ses prédateurs, devient dominante, expansionniste et détruit son milieu. « Nous devons adapter nos politiques pour tenir compte de ce constat inquiétant », alerte-t-il.  

Réparer la ville

Outre le « massacre des périphéries et entrées de ville » et le mitage du territoire, « avec l’exode rural et l’immigration dans les années 60, nous avons construit des silos de population dans des grands ensembles aujourd’hui dégradés et paupérisés. Toutes ces zones monofonctionnelles sont des échecs, car elles ne possèdent pas la complexité et les supports du lien social. » Pour autant, ces erreurs urbanistiques peuvent devenir des opportunités pour repenser nos villes, estime Denis Dessus. « Une réflexion d’équilibre est à conduire dans cet univers mouvant ». Sur la rénovation thermique, l’architecte rappelle que ce n’est pas en appliquant des « tartines de polystyrène » et en installant des « grille-pains » qu’on y parviendra. De même que les documents d’urbanisme ne doivent pas se réduire à du « zoning », et devraient être réalisés par des professionnels interdisciplinaires, pour le président de l’Ordre. « Nous ne devons pas céder à la vente à la découpe de nos espaces publics », rappelle-t-il.« Il faut réparer la ville, la rendre de nouveau vivable : cette transformation doit être dirigée par l’intérêt général et non le profit. Les élus ont donc un rôle fondamental. »

Prix du foncier

D’autant qu’il existe « un potentiel inexploré de création de valeurs, économiques, sociales, etc. si l’on invente de nouvelles relations de coopération entre territoires », estime Pierre Veltz.  En matière d’économie et d’emploi, « le problème n’est pas celui de la répartition, mais de la transformation profonde de notre économie ». Il faut inventer un nouveau modèle pour opérer une « bifurcation écologique ». Et si le localisme valorisant les économies de proximité a des aspects positifs, cette « illusion romantique » ne suffira pas pour assurer la décarbonation de notre économie.
Comment y parvenir ? Pour Pierre Veltz, la seule voie est la coopération entre les territoires, par la contractualisation, tout en associant la société civile, les associations, au-delà du monde politique. « On sous-estime souvent les interdépendances entre les territoires : il faut les renforcer. ». Une clef doit être trouvée autour du prix du foncier, « seul bien rare non régulé » pour Pierre Veltz, « un indicateur de la valeur des lieux à ne pas nier » pour Jacques Lévy. Prochain débat : taxe foncière et propriété privée ?

Caroline Saint-André

Consulter le rapport d’information n° 565 d'Hervé Maurey et de Louis-Jean de Nicolay, « Aménagement du territoire : plus que jamais une nécessité ».


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Réf. : BW40636
12 Mars 2021

Auteur : Caroline Saint-André